L'ellipse en BD Que font les héros entre deux cases ?
Ils dorment, mangent, attendent le bus. Tu ne les vois jamais faire, et tu n'en doutes pas une seconde. Ce tour de magie porte un nom, l'ellipse, et il se joue dans une bande blanche de quelques millimètres : la gouttière. Le plus fort, c'est que c'est toi qui le fais.
Par le studio · · 6 min de lecture

Case un : Paul ouvre sa porte, en pyjama, un café à la main. Case deux : Paul est à l'autre bout du monde, sous des lanternes, une valise à la main. Entre les deux, il a fait ses bagages, avalé un sandwich, perdu un chausson et traversé un océan. Personne ne l'a dessiné. Tu l'as vu quand même. En bande dessinée, ce saut s'appelle une ellipse, et c'est l'un des outils les plus puissants du métier.
Lis cette histoire à un enfant de neuf ans, et la question tombe avant la case trois :
Mais il a mangé quand, Paul ?
Bonne question. La réponse tient dans trois millimètres de blanc.
L'espace entre deux cases a un nom : la gouttière
Entre deux cases, il y a une bande blanche. Les gens du métier l'appellent la gouttière, ou l'intercase. Elle ne contient rien, et c'est pourtant là que l'histoire avance : une nuit qui passe, une ville qui change, une gifle qu'on n'a pas besoin de montrer.
Le premier à l'avoir compris n'est pas un théoricien, c'est l'inventeur de la bande dessinée lui-même. Rodolphe Töpffer, un professeur genevois qui dessinait pour faire rire ses élèves, publie son Histoire de M. Jabot en 1833, puis en donne la règle dans une notice, en 1837 : les dessins sans le texte seraient obscurs, le texte sans les dessins ne voudrait rien dire. Autrement dit, une case ne se lit jamais seule. Elle pose une question, sa voisine y répond, et toi, tu fais le pont.

Ton cerveau, ce dessinateur bénévole
Face à deux images, ton cerveau ne peut pas s'empêcher de les relier. Il invente ce qui manque, sans te demander ton avis, en une fraction de seconde. Le dessinateur américain Scott McCloud a consacré un chapitre entier à ce réflexe dans L'Art invisible, son essai en bande dessinée sur la bande dessinée. Il l'appelle closure ; l'édition française a choisi un mot qu'on connaît du cinéma : l'ellipse.
Six façons de sauter d'une case à l'autre
McCloud a aussi fait les comptes. En rangeant des milliers de passages d'une case à la suivante, il a trouvé six façons de sauter, des plus timides aux plus folles :
- de moment en moment : le temps avance à peine, une paupière qui se ferme ;
- d'action en action : un geste, puis son résultat ;
- de sujet en sujet : même scène, autre personnage ;
- de scène en scène : on saute dans le temps ou l'espace, comme Paul et sa valise ;
- d'aspect en aspect : le temps s'arrête, l'œil se promène dans le décor ;
- le coq-à-l'âne : aucun rapport entre les deux cases, et c'est voulu.

Ce que les auteurs choisissent de ne pas dessiner
Une ellipse n'est pas un oubli, c'est un choix. On saute ce qui est long, ennuyeux ou trop violent pour être montré. On saute aussi pour faire rire : dans un gag, la chute arrive souvent après une case de silence, le temps que le lecteur devine ce qui va lui tomber dessus.
Et quand sauter ne suffit plus, on triche avec la forme des cases. Dès 1905, Winsor McCay fait grandir, pencher ou arrondir celles de Little Nemo au rythme des rêves de son héros : un lit qui part en promenade, une dinde géante, un plongeon dans la sauce aux airelles.

Et dans ta BD à toi ?
Quand tu racontes ton histoire, pense en sauts plutôt qu'en continu. Un moment, un autre, et ce qui les relie dans ta tête : c'est assez pour une BD personnalisée. Le studio découpe, dessine les cases qui comptent et laisse le reste à la gouttière, c'est-à-dire à tes lecteurs. La case d'ouverture de cet article, elle, est dessinée en Ligne claire : un trait égal, des aplats, et pas une ombre de trop.
Les références
- Scott McCloud, L'Art invisible, Vertige Graphic, 1999 (titre original : Understanding Comics, 1993), chapitre 3, sur la gouttière et les transitions.
- Rodolphe Töpffer, « Notice sur l'Histoire de M. Jabot », Bibliothèque universelle de Genève, n° 18, juin 1837, p. 334-337.
- Benoît Peeters, Case, planche, récit, Casterman, 1991, réédité sous le titre Lire la bande dessinée, chapitre sur la mise en page.
Les questions qu'on se pose
Comment s'appelle l'espace entre deux cases de BD ?
La gouttière, qu'on appelle aussi l'intercase. C'est la bande, souvent blanche, qui sépare deux cases. Elle ne montre rien, et c'est pourtant là que le lecteur imagine tout ce qui se passe entre deux images : le temps qui file, le geste qu'on ne voit pas.
Qu'est-ce qu'une ellipse en bande dessinée ?
Un saut dans le récit : on passe d'un moment à un autre sans montrer ce qui les sépare, et le lecteur comble le trou tout seul. Une ellipse peut durer une seconde, entre deux gestes, ou des années, entre deux scènes.
Combien y a-t-il de types de transitions entre les cases ?
Scott McCloud en compte six dans L'Art invisible : de moment en moment, d'action en action, de sujet en sujet, de scène en scène, d'aspect en aspect, et le coq-à-l'âne. La plupart des BD mélangent les six, selon le rythme voulu.
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